La responsabilité sociétale des entreprises (RSE) du XXIe siècle vers un management renouvelé ?

Retour sur 20 années d’évolution et perspectives sur le futur du management.

mercredi 29 juin 2011 par Luc Bres

Les praticiens et les étudiants s’interrogent souvent sur le sens des évolutions récentes et à venir de la RSE. Il est difficile de répondre sérieusement en quelques lignes sur un sujet vaste, polémique, et pour lequel nous manquons encore un peu de recul, mais nous nous essayerons quand même à proposer ici un rapide essai sur l’histoire de la RSE moderne et sur son possible futur.

Bien que l’on fasse généralement remonter les prémisses de la RSE à la fin du XIXe siècle aux États-Unis (Pasquero, 2007) [1], les pratiques managériales associées à la RSE de notre siècle prennent sans doute leur forme contemporaine dans le reflux du néolibéralisme au milieu des années 1980. Largement portées par la mouvance du développement durable, c’est à partir de la fin des années 1980 que se modèlent de nouvelles pratiques d’abord au sein des organisations puis dans l’opinion du grand public et enfin (c’est en cours !) à travers différentes législations. Nous proposons un regard sur 20 ans d’histoire de RSE, suivi d’une réflexion sur le devenir du management à l’aube de ce qui pourrait être une importante transformation.

Cette évolution peut être décomposée en quatre moments. Les deux premiers appartiennent au passé et correspondent à la multiplication des pratiques de RSE contemporaines dans les organisations, puis leur structuration dans des normes, standards et textes de référence. Le troisième moment, actuellement en cours, évoque le renforcement de la RSE par des lois contraignantes. Le quatrième moment, anticipation d’un futur possible, porte en lui une pratique managériale renouvelée.

Fin des années 1980 : La multiplication et la diffusion des pratiques de responsabilité sociale des entreprises [2] (RSE), et des industries associées au développement durable

Il y a deux ans un article dans The Economist annonçait une certaine banalisation de la responsabilité sociétale des entreprises (The Economist, 2008). Depuis le célèbre article de Friedman The Social Responsibility of Business is to Increase its Profits [3] en 1970 limitant la RSE principalement à la génération de profits, l’eau a donc coulé sous les ponts. À la suite du rapport Brundtland en 1987, des pratiques associées à la RSE ont émergé, et elles se diffusent depuis. Prenons le cas de l’investissement socialement responsable et des rapports de développement durable dans le monde : le nombre des rapports est passé d’une trentaine en 1992 à près de 3000 en 2007 [4] …. L’investissement socialement responsable, connaît un boom depuis les années 2000 et représenterait aujourd’hui 20 % des actifs sous gestion au Canada [5] , ce chiffre est à prendre précautionneusement car il renvoie à une définition très large de l’ISR. selon le site Novethic. Parallèlement à la diffusion de pratiques associées à la RSE dans les secteurs classiques, on assiste aussi au développement d’une industrie verte (dont les pratiques ne sont d’ailleurs pas toujours complètement responsables) tournée vers la protection de l’environnement. Selon un rapport de l’OIT, le secteur des énergies renouvelables à lui tout seul, pourrait ainsi représenter 7 millions d’emplois supplémentaires d’ici 2030 [6]. La crise financière de 2008 avait provoqué beaucoup d’inquiétudes, mais les premiers chiffres laissent penser que ni les pratiques de RSE, ni les industries vertes n’ont été « mortellement touchées ».

Début des années 2000 : l’émergence d’un consensus internationale autour des pratiques de la RSE dans les normes et standards

Bien que des standards associés à la RSE existent depuis le siècle dernier [7] , avec les années 2000 dans le sillage du Global Compact, de nombreuses initiatives visant à créer un cadre de compréhension commun à tous les acteurs de la RSE ont été créées. En 2004, on dénombrait plus de 400 [8] normes liées à la RSE. La plupart du temps ces normes et standards devancent et/ou opérationnalisent des lois nationales qui restent jusqu’à ce jour peu contraignantes. Soit que leur champ soit restreint comme dans le cas de la loi québécoise sur le développement durable, pour le moment applicable seulement aux administrations publiques. Soit qu’elles ne fassent pas l’objet d’une application trop stricte. Ainsi en France, seules 20% des entreprises répondent correctement à la loi de Nouvelle Régulation Économique selon un rapport du ministériel http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/bilan_public_4sept09_version_SGG_cle72991f.pdf. Mais historiquement le grand mérite des ces normes et standards a été d’homogénéiser en partie les pratiques de la RSE, et de clarifier les attentes de la société vis-à-vis des entreprises. L’opinion publique s’est ainsi mise à considérer un certain nombre de pratiques associées à la RSE comme exigible, voire comme allant de soi, préparant ainsi la voie pour de futures lois nationales plus contraignantes.

Évolution en cours : l’apparition de lois contraignantes sur le DD, validation par les gouvernements de pratiques de plus en plus inévitables

Malgré le relatif échec du sommet de Copenhague, ces initiatives généralement volontaires ne font que préfigurer l’infrastructure légale qui est en train de se déployer dans la plupart des pays développés. Ici au Québec, le champ d’application de la loi québécoise sur le développement durable sera bientôt élargi au-delà de l’administration publique, dans un premier temps à travers la norme en développement BNQ 21000. Chez nos voisins aux États-Unis, le président Barack Obama a actuellement les mains liées par sa réforme de la santé, mais la création d’un marché du carbone national fait partie de ses promesses électorales, et un tel marché passe obligatoirement par la mise en place d’un cadre contraignant. Dans ce sens, l’American Clean Energy and Security Act (ACES) fait actuellement l’objet d’une bataille législative aux États-Unis. En France, la taxe sur le carbone a été retoquée pour le moment, mais il est clair qu’elle fera partie de l’actualité réglementaire de l’année 2010. Au-delà des pays développés, On verra sans doute bientôt les pays en développement, notamment les pays du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) se doter de tels textes. La Chine ne dispose-t-elle pas déjà d’un droit environnemental qualifié de « modern et complet » par l’OCDE [9] ? Même si l’OCDE rappelle à mi-mots combien son application laisse à désirer... Autre exemple, le Brésil qui co-préside avec la Suède le développement d’ISO 26000, et assure un important travail de synthèse dans le cadre de la RSE. De toute façon, la participation de ces pays à la RSE est indispensable à moyen terme pour maintenir des règles de commerce internationales équitables.

Quatrième temps : un cadre de gestion renouvelé ?

Nous vivons actuellement une période où ce sont surtout des grandes entreprises pionnières qui façonnent la RSE sur une base plutôt volontaire, mais demain si des lois viennent encadrer ces pratiques, à quoi ressemblera le management ? Peut-être que deux préceptes du management se craquèleront à mesure que les pratiques que l’on observe aujourd’hui en RSE pour une population d’organisations relativement restreinte se généraliseront. Le management tel que nous le connaissons aujourd’hui pourrait en sortir profondément transformé. Le premier mythe est celui d’une gestion organocentrée compétitive, c’est-à-dire une gestion complètement tournée autour des objectifs d’une organisation centrale à réaliser coûte que coûte. Alors que l’on observe une inclusion de plus en plus importante des parties prenantes dans les activités opérationnelles de l’entreprise, ce dont témoigne l’ensemble des rapports de développement durable produit par les entreprises québécoises, il devient de plus en plus compliqué de ne pas redéfinir les relations entre l’organisation et son milieu. Cette affirmation en apparence innocente peut conduire à poser des questions épineuses : jusqu’à quel niveau de décision stratégique faut-il donner la parole aux parties prenantes ? Comment définir des objectifs économiques équitablement, et en dernière analyse comment répartir les fruits de l’activité économique… On laissera le lecteur se faire une idée de la vivacité des débats que ne manqueront pas de susciter de telles interrogations.

Le deuxième mythe renvoie à l’idée d’un manager technocrate rompu à des techniques de gestion, optimisant son organisation à travers ses indicateurs de performance et son bilan comptable. Bien sûr, Il y aura toujours une place pour l’ingénierie organisationnelle, mais dans un contexte de gestion socialement responsable, les obligations des entreprises vis-à-vis de son organisation seront de plus en plus d’ordre politique. On ne le dit pas souvent, mais de nombreux liens conceptuels existent entre la théorie des parties prenantes et la philosophie politique. Le manager de la RSE est avant tout un homme politique. Sur ce point, ont sait bien qu’un MBA est aussi un bon moyen de potentialiser son « capital politique ».

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[1] http://revuegestion.ca/articles/view/id/1550

[2] Dans ce texte comme mentionné dans l’ISO 26000, on considère que la responsabilité sociétale des entreprises constitue leur part dans la mise en oeuvre d’un développement durable. On propose également la definition désormais classique de Davis “the firm’s considerations of, and response to, issues beyond the narrow economic, technical, and legal requirements of the firm to accomplish social [and environmental] benefits along with the traditional economic gains which the firm seeks” (Davis, 1973 : 312).

[3] http://www.colorado.edu/studentgroups/libertarians/issues/friedman-soc-resp-business.html

[4] http://www.corporateregister.com/

[5] http://www.novethic.fr/novethic/investissement-socialement-responsable/economie-social-et-solidaire/fonds-ethiques/112403.jsp

[6] http://www.novethic.fr/novethic/planete/institution/institutions_internationales/des_millions_emplois_verts _creer.jsp (Consulté le 29 juin 2009)

[7] Voir la déclaration de principe tripartite de l’ILO sur les entreprises multinationales et la politique sociale : http://www.ilo.org/public/french/employment/multi/download/french.pdf

[8] The Future of Corporate Responsibility Codes http://www.globalreporting.org/NR/r...

[9] http://www.oecd.org/dataoecd/28/5/37734257.pdf


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